Pour les dix ans de la loi Sapin II, l’Assemblée nationale a vu les choses en grand : une table ronde, des experts, des mots choisis. Tout était prévu, sauf l’essentiel.
Quand on ne sait pas très bien à quoi sert une assemblée, un sommet, ou un colloque, on invoque souvent la nécessité de « s’asseoir autour de la table ». La formule a des vertus presque alchimiques : elle transforme l’inaction en démarche. Ajoutez que la table est ronde, et l’on comprend mieux pourquoi tout le monde tourne en rond.
On parlera de « défis et d’enjeux », d’« actions concrètes », de « vérités authentiques », d’« acteurs impliqués ». On préparera en amont, on partagera des valeurs communes, on inventera une méthodologie nouvelle et innovante pour encourager le développement de la croissance. Les mots feront le travail des actes, du moins en apparence.
Le motif, lui, était noble : les 10 ans de la loi Sapin II, texte fondateur qui a enfin défini le lanceur d’alerte et esquissé un cadre de protection.
Dix ans : l’occasion de faire le bilan à l’Hôtel de Lassay. Trois tables rondes, dont une consacrée aux lanceurs d’alerte eux-mêmes : ces individus qui perdent leur emploi, leur réputation, parfois leur santé, pour avoir défendu l’intérêt général.
Une table ronde sur les lanceurs d’alerte, sans lanceurs d’alerte
Le panel censé « représenter la cause » comptait sept représentants de grandes entreprises, familiers des dispositifs d’alerte interne, aussi membres d’éminents cercles de la compliance. Pour porter la parole des lanceurs d’alerte : deux voix, celles du Défenseur des droits et de la Maison des Lanceurs d’Alerte.
Deux voix contre sept durant deux heures d’échanges. Le déséquilibre résume l’exercice : une institution parlementaire prompte à célébrer ses avancées, mais moins pressée de donner la parole à ceux qui en paient le prix.
La séance a commencé avec dix minutes de retard. Chacun a expliqué combien son institution était sensible à la cause et combien les choses avaient changé en dix ans. Une autosatisfaction feutrée : on parlait de la protection, beaucoup moins de ceux qu’elle devrait protéger.
Dans ce genre d’exercice, le plus révélateur est ce qu’on évite soigneusement de dire.
Côté lanceur d’alerte, si l’on peut dire, le représentant du Défenseur des droits n’a pas abordé le cœur du problème : alors que le nombre d’alertes a triplé en trois ans, les moyens de l’institution, eux, n’ont pas suivi.
Résultat : plus d’un an d’attente pour un simple avis, lequel, rappelons-le, ne s’impose même pas aux juridictions.
Dix ans après la loi, l’institution chargée de protéger les lanceurs d’alerte demeure démunie. Résultat: toujours aucune protection utile pour celui qui le plus souvent risque de perdre son emploi du jour au lendemain.
Association loi 1901, la Maison des Lanceurs d’Alerte n’a pas davantage évoqué sa crise de gouvernance ni le contentieux porté devant le tribunal judiciaire de Paris.
Or cette crise fragilise aussi les alertes en cours de traitement. L’organisation censée donc sécuriser les lanceurs d’alerte, le conseiller, l’orienter, devient, malgré elle, une source supplémentaire d’incertitude pour eux.
Finalement, il fallait bien, pour conclure, solliciter l’opinion citoyenne et « faire vivre le débat démocratique ». Promettre une méthode ambitieuse, fondée sur l’écoute, la proximité de terrain et la mobilisation de tous les acteurs afin de faire émerger des consensus nouveaux face aux défis contemporains.
Ainsi, au moment des questions de la salle, après la première question sous forme de témoignage d’un lanceur d’alerte (la gorge nouée), un chiffre est tombé : le Défenseur des droits a reconnu disposer de « quatre agents publics pour traiter environ un millier d’alertes par an ».
Quatre personnes, face à des dossiers où se jouent une carrière, une famille, parfois une vie…
Quelle conséquence tirer de cet état de fait ? Quel crédit accorder à la parole publique de protéger les lanceurs d’alerte lorsque l’Etat lui même n’accorde que quatre fonctionnaires à la cause?
La table ronde s’est terminée cinq minutes en avance. Le temps, visiblement, ne manquait pas.
Cette scène de moins de deux heures ne serait qu’anecdotique si elle ne révélait pas un mal plus profond.
Pendant qu’à Paris on débat entre gens de bonne compagnie, les lanceurs d’alerte continuent de payer le prix fort : exil, procédures-bâillons, représailles professionnelles et personnelles. La France n’échappe pas à cette réalité.
Partout, on célèbre le principe de l’alerte à grand renfort de colloques, tandis que ceux qui la portent affrontent seuls des multinationales, des États ou des administrations aux moyens sans commune mesure.
Quinze ans à défendre une cause qu’on célèbre sans lui donner les moyens d’exister
Cela fait donc près de quinze ans que je défends cette cause, dossier après dossier, lanceur d’alerte après lanceur d’alerte.
Quinze ans à voir des textes s’empiler et des colloques se multiplier, sans que ces rituels aient jamais suffi à financer la défense d’un lanceur d’alerte, à raccourcir un délai ou à donner aux institutions les moyens d’accomplir leur mission.
Les solutions existent : donner un réel pouvoir contraignant au Défenseur des droits, pour que ses avis soient suivis par la justice, accorder une prise en charge immédiate et totale des frais de justice (sur le modèle de l’aide juridictionnelle), et une indemnisation à la hauteur du risque pris et des sommes recouvrées dans l’intérêt général.
La loi Sapin II a donc dix ans. Elle a donné un nom à une cause. Il est temps de lui donner les moyens de la défendre : pas seulement une scène à l’Hôtel de Lassay où rejouer, une fois par décennie, la pièce bien rodée de l’indignation sincère et de l’impuissance organisée.























Nouvelle titulaire de la marque « ASBH », Constance Calandri répond au communiqué de l’Association ASBH, dont la Ville est devenue l’actionnaire majoritaire du club professionnel en investissant des deniers publics en 2021. Cette dernière avait un devoir de vigilance, un devoir de diligence, qu’elle a ignoré durant quatre ans.









