L’actualité dépeint le passeur comme exploiteur de la misère des clandestins et loue la justice expéditive sous forme de comparutions immédiates pour remédier à un flux migratoire dit démesuré.
Le Président de la République loue les exploits de d’Europol sur le démantèlement de réseaux de trafic de migrants et souligne le drame quotidien de ces individus. Loin d’être compris comme les victimes d’un régime militarisé, ils sont jugés inconscients. Lorsqu’ils deviennent visibles par la médiatisation, c’est parce qu’ils foisonnent les espaces institutionnels auxquels ils sont confinés ou parce qu’ils sont victimes d’une tragédie ponctuelle. 

Article de Pierre Farge publié sur Mediapart

Il y a des moments où la mort a une force de révélation plus forte que la vie.

Bien que l’échec du règlement Dublin soit avérée, que les accords de réadmission avec des pays tiers tels que la Libye, la Turquie ou le Maroc soient décriés, les rouages favorisant l’exploitation des personnes vulnérables demeurent plus que jamais.

Le regard porté sur ces drames systémiques peine à échapper à la logique sécuritaire prêchée par les discours politiques, toujours plus teintés de formules populistes et xénophobes, en large et en travers de l’Europe.

La réduction des personnes migrantes à un « statut » et à un ensemble de données biométriques participe d’une stratégie de déshumanisation favorisant leur mainmise. De même que la sophistication des efforts de déterritorialisation des frontières, et la hausse de 13 à 34.9 milliards d’euros du budget de l’UE pour leur gestion.

La face cachée de l’Europe

L’administration militarisée du régime étend sélectivement les droits des États par des patrouilles en haute mer dans des zones aux contours incertains, et brouille le jeu des responsabilités.

En sous-traitant le contrôle aux frontières à des États tiers sous le chapeau de la lutte contre la clandestinité, l’UE favorise les marchés d’armes et de technologie informatique.

Évitant l’obligation de porter assistance, et donc de coordination des sauvetages, du débarquement et de l’éventuel traitement de demandes d’asile, les États se déresponsabilisent des désastres humanitaires à leurs portes.

L’arsenal juridique favorisant cette sélection des droits et obligations va de pair avec une stratégie répandue de non-assistance aux personnes, stratégie de dissuasion qui n’est pas appliquée aux bateaux commerciaux et touristiques.

Cet état de fait stoppe difficilement les flux migratoires clandestins; mais il tend plutôt à multiplier les routes dans des zones de traversée toujours plus longues et périlleuses.

Le rôle essentiel des acteurs privés

Présentés comme des accidents, les décès des migrants en mer se veulent déconnectés de l’appareillage militaire qui les entoure.

Discriminant entre morts et vivants, ces derniers font l’objet d’une allocation budgétaire précise, alors que la gestion des corps est, au contraire, soumise à un vide juridique et à la bonne volonté de personnes privées. Les enterrements sont ainsi exposés comme des actes de générosité et bienveillance, plutôt que comme une obligation.

Les morts mieux traités que les vivants

Même si des principes issus du droit international consacrent le droit d’être identifié post-mortem, ce sont en réalité très souvent des acteurs privés qui se chargent, à titre volontaire, de mener à bien les tâches d’identification, voire de contacter les familles.

Une multitude de témoignages poignants rend compte d’une réalité sombre : les acteurs impliqués dans le traitement des corps sont pour la plupart des individus endossant des rôles pour lesquels ils ne sont pas mandatés.

Depuis des officiers de police judiciaire sortant de leurs juridictions, jusqu’aux personnalités religieuses s’occupant de dignifier des cadavres dont on assume leur appartenance religieuse, – comme ce chrétien enterré dans le carré musulman et l’indifférence, stigmatisant la différence avec le mépris de l’ignorance – en passant par des médecins qui publient des ouvrages ou rentrent au Parlement européen, ou encore par des locaux qui repêchent les corps, recueillent des effets personnels et s’occupent des enterrements, une panoplie de personnes assume les tâches qui incombent aux autorités, habité par l’imminence de la mort et la fureur de vivre.

Ceux qui voient dans ce système une normalisation de la nature délétère des stratégies sécuritaires ne cessent de se mobiliser pour mettre en évidence les effets pervers d’une politique migratoire contraire aux engagements des États européens en matière de protection des droits fondamentaux.

Recommandations

Parce qu’il vaut mieux faire que dire, voici ce qu’il reviendrait de mettre en place :

  • Ouvrir davantage de voies légales d’accès au territoire et abandonner le concept de « pays sûr », qui renvoie la responsabilité à des États tiers et discrimine les personnes selon leur nationalité.
  • Plaider pour un protocole européen d’enregistrement et d’identification des corps, permettant de dépasser la logique du fait divers au profit d’un recensement du phénomène.
  • Mapper les initiatives entreprises par la société civile en matière d’assistance, d’identification des corps et de contact avec les familles, afin de coordonner une action conjointe évitant la superposition de dispositifs ad hoc.

 

Maître Pierre Farge
Avocat à la Cour

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